Accueil Sommaire Contact Livre d'or

 

LE MU’TAZILISME

 

                Al-Ma’mûm, fils de Hârûn ar-Rashîd, arrive au pouvoir en 813, à vingt sept ans, après avoir vaincu par les

armes l’héritier légitime, son frère, grâce au concours des persans. Il faut dire que les persans sont partout -  et le calife

lui-même est fils d’une esclave persane ; ils gouvernent et administrent à Bagdad et dans les provinces ; ils dominent

aussi l’intelligensia.

          Le nouveau calife, qui a reçu une très bonne éducation – de maîtres persans – ouvre aux savants la

bibliothèque que son père avait créée dans la capitale pour son usage privé, la Maison de la sagesse (bayt al-hikma) ; il

en fait un lieu de débats ; il y rassemble de nombreux manuscrits perses (pahlavis) byzantins (syriaques et grecs) qu’il fait traduire.

 

Le Coran, créé ou incréé ?

 

Al-Ma’mûm va se déclarer adepte du mu’tazilisme. C’est une école qui, à partir d’une réflexion sur la question de

la toute puissance de Dieu et de la liberté de l’homme, l’unicité de Dieu et ses attributs. (en réaction en partie au

dualisme mazdéen et aux dogmes chrétiens.) a développé en une cinquantaine d’années une doctrine qui peut être

qualifiée de rationaliste. La révélation est en cause. Les mu’tazilistes ne croient pas que Dieu ait délivré aux

hommes un livre ayant l’attribut d’éternité comme Lui. Un Coran incréé contredirait le dogme de l’unicité divine

(tawhid), qui est au centre de l’Islam. Dès lors que le Coran est créé, qu’il est un fait d’histoire qui s’explique par

des circonstances et des hommes, il peut être corrigé, mis à jour. D’autre part, Dieu ne peut avoir recommandé

aux hommes des comportements qui ne sont pas conformes à la raison : certains passages du Livre saint qui prêche

le mal tel que la raison permet de le définir, ne peuvent être paroles de Dieu. Un tri commence entre les versets,

dont certains sont abrogés.

Al-Ma’mûm, dès son arrivée au pouvoir, est en quête de la pierre philosophale qui lui permettra de reconstituer un

empire unitaire et lui en garantira la pérennité. Dans un premier temps, il croit trouver la solution dans

l’instauration d’un califat shiite à Bagdad.

Comme les agitations ethno-politico-religieuses ne cessent pas, le calife intellectuel va tenter un autre pari. Il

déclare le mu’tazilisme doctrine officielle.

En 827, il proclame que le Coran est une création et il exige que tous les fonctionnaires et officiels de l’Empire, à

tous les niveaux, professent publiquement la même conviction. Aussitôt, la haute hiérarchie de l’orthodoxie

résiste. Elle en appelle aux croyants ‘de la base’.

Se conformant aux comportements despotiques de ses prédécesseurs à la tête de la communauté islamique, le calife

tente d’imposer ses vues par la force. Il installe une police et justice de la pensée, une ‘inquisition’ (mihma :

épreuve) qui va subsister après sa mort, en 833, sous ses deux successeurs, al-Mu‘tasim et al-Wathîq. La prison,

le fouet, la torture, la peine de mort même frappent les opposants.

 

Al-Mutawakkil, à partir de 847, revient à une stricte orthodoxie sunnite. Professer la création du Coran sera

puni de mort.

Le courant rationaliste ne disparaît pas de la philosophie arabe, mais les philosophes se gardent bien d’attaquer

de front les dogmes sur lesquels repose le pouvoir islamique. Le plus connu des rationalistes en Occident, le

cordouan Averroès (Ibn Rushd, 1126-1198) fut condamné à l’exil, ses livres furent brûlés et son œuvre n’eut

aucune conséquence sur l’Islam.

Le fondamentalisme islamique n’aura été ébréché par le rationalisme que pendant quelques années, par la volonté

d’un calife cultivé, et lui-même tyran totalitaire.

 

Pourquoi cette défaite des mu’tazilites ?

Réponse : Tous les musulmans (donc à l’exception des mu’tazilites) admettent sans discussion le miracle de

l’idjaz, c’est-à-dire de l’insupérabilité du Coran dont une copie se trouve au ciel.

Il s’agit donc d’une lutte théologique qui a fermé les portes du ijtihad par la défaite des mu’tazilites.

 

René Marchand, auteur de Mahomet, Contre-enquête –Edition de l’Echiquier  - cité par MONDE et VIE n° 769, page 15

Monde et vie –<www.monde-vie.com>