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PREFACE
Le massacre de Vassy et la
Saint-Barthélemy se trouvent dans toutes les histoires : le premier pour
montrer que les catholiques furent provocateurs des guerres civiles; le second
pour apitoyer tous les cœurs sur de grands coupables. Les historiens passent
sous silence les excès commis par les
huguenots, qui, dès lors, apparaissent le front entouré de l'auréole des
martyrs. Je crois qu'une étude consciencieuse de cette époque ramènerait les
faits à leur juste proportion.
Le massacre de Montpellier eut lieu six mois avant celui de Vassy et la
Michelade de Nîmes précéda de cinq ans la Saint-Barthélemy. Un élément que l'on a
oublié et qu'on semble ne pas vouloir consulter, c'est le peuple, le peuple qui
a souffert dans sa foi et dans sa nationalité.
On ne veut pas que le
protestantisme ait semé tant de haine populaire sur ses pas : malheureusement, les
documents contemporains sont là pour nous apprendre que le protestantisme
s'établit en France autrement que par des luttes pacifiques. J'aurais pu
augmenter ce volume. La matière ne manque pas ; ces quelques récits suffiront,
je l'espère, à montrer la tolérance protestante, et à prouver qu'il y a un sang
aussi pur que le sang huguenot qui fut répandu dans notre patrie et bien avant
que les catholiques eussent opéré le massacre de Vassy et la Saint- Barthélemy.
LES SAINT
BARTHÉLEMY CALVINISTES
CHAPITRE
PREMIER
LES TROUBLES
DE GAILLAC EN ALBIGEOIS
Nous avons vu le maitre à
l'œuvre. La longue liste des victimes que j'ai fait passer sous les yeux du lecteur
a prouvé que Calvin n'avait pas connu le premier mot de la tolérance, et que,
despote impitoyable, c'était par le fer et le feu, qu'il avait imposé sa
doctrine à Genève.
Les disciples seront dignes
du maitre. Il sera intéressant d'étudier les origines du protestantisme, non
pas d'après les historiens modernes, mais d'après les documents transmis par
les contemporains.
Partout où pénétra le
protestantisme, il fut intolérant et sema des haines violentes.
Destructeurs des églises,
massacreurs des prêtres, violateurs des tombeaux, provocateurs, insulteurs des
croyances catholiques, tels furent les huguenots, qui s'étonnèrent ensuite
d'avoir attiré sur leur tête tant de représailles, et de trouver enfin sur
leurs pas la justice populaire terrible et impitoyable.
Les mémoires de Mathieu
Blouyn nous permettront de revivre avec lui quelques années des siècles passés.
Nous y verrons les vexations dont sont victimes les catholiques, les moyens
qu'employèrent les huguenots pour se faire des partisans, et comment, après
avoir provoqué les catholiques, ils furent victimes à leur tour.
Avant de rapporter, en
témoin oculaire, les scènes qui ensanglantèrent la ville de Gaillac en
Albigeois, l'auteur rapporte deux ou trois faits que je tiens à mettre sous les
yeux du lecteur.
A Montauban « on fit des actes d'indignités plus
que barbares ». Un prêtre fut éventré vif et ses entrailles vendues au marché.
A Bressols, un prêtre
célébrait la messe, « les huguenots le tirent de l'autel, et, ainsi revêtu
de ses ornements sacerdotaux, portant entre ses mains le Saint- Sacrement de
l'Eucharistie, fut, amené et conduit au dit Montauban, monté sur un âne, la
face tournée vers la queue, battu et maltraité par les rues, et enfin le
Saint-Sacrement foulé aux pieds ».
Rabastens fut pris par les
huguenots, plusieurs Cordeliers tués, les autres bannis. Sous la conduite de
François Delerm, les églises furent pillées.
Ce même Delerm s'empara du
serviteur d'un chanoine d'Albi, qui fut trouvé porteur de lettres de l'abbé de
Beaulieu pour le cardinal de Guise.
Delerm fouilla le
domestique, et, pour savoir s'il ne portait pas d'autres lettres, le fit mettre
à la question.
Or, voici le supplice qu'il
inventa.
Il le fit descendre à jeun
dans une grotte, d'où il le tira bien tard sur le soir; il le fit dépouiller de
tout vêtement, et étendre tout nu sur un banc, lié, garrotté et exposé ainsi
devant un grand feu.
« II fut flambé trois fois
dans l'espace de deux heures, avec du lard distillant d'une palefer bien chaude
et ardente, sans aucune pitié et compassion, bien que par ses cris, il
témoignât souffrir une grande douleur. » Il fut alors descendu de nouveau dans
la grotte « sans le panser jusqu'au lendemain qu'on le laissa aller à sa
liberté, faible et couvert d'ulcères ». Il arriva « avec grande douleur et - peine
jusque devant son maître - criant toujours qu'il brûlait, et, étant mort, il
fut trouvé blessé de quatre cent sept gouttes dudit lard fondu, brûlé, dûment
vérifiées, outre celles qui étaient les unes sur les autres. »
Les causes de la Réforme furent multiples : la corruption du clergé,
ses richesses, le peu de zèle qu'il mettait à instruire les fidèles en furent
les principales. Dans le Midi de la France, l'évêque de Montauban et celui
d'Uzès se marient ; une partie de leur chapitre les suit. L'évêque de
Montpellier meurt à temps, et ne laisse peser qu’un faible soupçon sur sa
mémoire.
Les fidèles avides
d'entendre la parole de Dieu, qui, depuis quelque temps, ne leur était pas
annoncée, suivirent les prédicants. Ceux-ci ne trouvèrent, en effet, contre eux
ni science ni vertu.
Ajoutez à ces causes le
cri poussé par Calvin contre la propriété ecclésiastique et vous aurez
l'explication de la diffusion du protestantisme.
A Gaillac, comme dans la
France, ceux qui s'étaient donné l'autorité pour réformer le clergé furent «
les plus riches et plus apparents, comme magistrats, gens de justice, bourgeois
et marchands, peu de gens de métier et laboureurs. »
Au nombre de cent
cinquante, non compris les femmes, ils appellent dans leur ville, Salicet,
ministre à Rabastens. Il vint, et, pour mieux appuyer l'autorité de sa parole,
il se fit accompagner par une douzaine de soldats.
Le nouvel apôtre descendit
chez Pierre Vitalis, avocat. Cette maison fut le lieu où il prêcha contre le Pape,
les cardinaux et les prêtres, et où il fit les premiers exercices de la
nouvelle religion sous la garde des soldats qu'il avait amenés.
« Ils avaient mis bonne
garde de soldats aux portes... même il y avait quelques débordés écoliers de
Toulouse, armés de cottes de mailles, portant épée à deux mains. Cette nouvelle
façon de faire mit une telle crainte à ceux des habitants catholiques de ladite
ville qu'ils n'osèrent dire mot ni passer par la rue en laquelle était ladite
maison. »
Ce recours à la force
brutale dans une ville jusque-là paisible, ces appels incessants « à tenir pour
ennemis de Dieu tous les papauts et leur faire guerre », ces blasphèmes contre
la croyance de l'immense majorité, ces soldats placés aux portes, ces «
écoliers débordés » annonçaient l'heure des guerres civiles.
En attendant, sans être
combattue par personne, la Réforme s'est installée à Gaillac. Salicet qui était
venu y détruire l'influence du clergé et combattre sa richesse, y trouva « de
bons gages pour son entreténement » et y resta.
Au bout d'une quinzaine de
jours, les disciples du ministre, «lui content, firent ouverture au derrière
qui répond sur le cloître de l'église Saint-Pierre et Saint André, par laquelle
ils entrèrent dans ladite église, sans que personne s'en prit garde, jusqu'à ce
qu'étant montés sur le haut clocher, ils commencèrent à faire force bruit et
tintamare, sonner tocsin, criant : Ville gagnée ; tirant à travers la ville
plusieurs arquebusades, ce qu'ils continuèrent jusqu'au jour, sans que les
pauvres habitants catholiques osassent sortir de leurs maisons, ni même ouvrir
les fenêtres d'icelles pour voir que c'était. »
A
la pointe du jour,
prêtres et fidèles accourent à l'église dont
l'entrée leur est interdite « avec
coups et injures ». Les principaux d'entre eux s'assemblent
et vont porter
plainte à l'un des consuls. Celui-ci, « faisant
semblant d'être bien
marry de ce qu'avait été fait, prit son chaperon et s'en
alla en ladite église,
accompagné de M. le procureur du Roi et d'autres, pour voir et
vérifier le trou
par lequel on était entré » et aussi pour
reconnaître ce qui aurait été déplacé
et dérobé.
L'entrée de l'église fut
accordée au consul et à ceux qui l'accompagnaient. Ils y pénétrèrent et virent
« au- dedans plusieurs des habitants de la ville, même de leurs parents, ayant
et tenant les armes aux mains comme tout prêts à combattre ». Les
envahisseurs étaient occupés à rompre, briser, mettre en pièces avec des
cognées et des marteaux les sièges, chaises de chœur, pupitres, et surtout «
les bien saintes images ». Les catholiques versaient des larmes, les huguenots
ne cessaient de poursuivre leur œuvre dévastatrice malgré la présence du
consul.
Raymond de Paulhe,
commandeur en l'église Saint-Pierre, reprocha au consul de souffrir qu'en sa
présence, des hommes, étrangers pour la plupart, souillent et démolissent ce
qu'il y avait de plus saint dans la ville.
Le consul ne tint nul
compte de ces remontrances. Partisan des idées nouvelles, il fit appeler le
ministre, fit fermer les portes, et obligea les catholiques présents, qu'ils le
voulussent ou non, à ouïr le prêche. C'était la première fois qu'il prêchait en
public.
L'édit de janvier vint
rendre aux catholiques leur église. Les huguenots l'observèrent et allèrent
faire leurs prêches dans une grange; « mais plus tôt, ils égratignèrent,
ruinèrent et abattirent toutes les images tant de relief bosse que plate
peinture » ; profanèrent « une belle image de Notre Dame de Pitié » qui était
dans une chapelle attenant à la grande porte ; coururent ensuite tout armés à
l'église Saint-Michel « et trouvant la porte bien fermée y mirent le feu, et
étant entrés dedans commençaient à se charger de nappes et tapis et
devant-d'autels qu'étaient de belle étoffe et commençaient d'abattre et ruiner
les images quand ils entendirent le tocsin qui se fit si raide qu'il fit mettre
tous en armes les habitants du château de l'Olm. »
Les huguenots prennent peur
et fuient. Cette même nuit « ne pouvant dormir ni trouver repos », ils allèrent
au cimetière abattre une fort belle croix ; de là à l'église de la Madeleine
située en dehors de la ville, dont ils brûlent les portes, et s'emparent de
tout ce qui s'y trouve.
A ces moyens de propagande
par la violence, ils joignirent le colportage des livres « bien reliés et accommodés,
composés et faits par Calvin ». Un jour de marché, un libraire en exposa. Les
catholiques avertirent M. de Manso, consul catholique, qui se rendit sur les
lieux, et fit saisir le colporteur et sa marchandise, non sans difficulté. Il y
a tumulte et grand bruit : beaucoup de curieux arrivent. Les Réformés, au
courant de ce qui devait arriver, accoururent armés, et « ayant dégainé leurs
épées, s'adressèrent furieusement audit consul syndic et autres catholiques ».
Ceux-ci se mirent aussitôt en défense ; il y eut des blessés de part et d'autre
: le colporteur se sauva. Les huguenots « voyant que là ne faisait pas trop
bon, entendant sonner le tocsin se retirèrent et perdirent parmi tavernes et
cabarets.
C'est surtout contre les prêtres et les religieux que les huguenots
activaient la haine du peuple.
Le jour de la
Quinquagésime, à Gaillac, ils firent un mannequin qui représentait un prêtre
revêtu de ses ornements pour aller célébrer la messe. « Cela était rempli de
foin, et au devant et au derrière, sur du papier, en grosses lettres, tels mots
: Ainsi sera fait à tous prêtres qui ne voudront se marier et vivre comme on
vit à Genève.». Chaque jour, pendant le Carême de cette année, « ils firent des
mascarades et momeries en dérision et mépris des prêtres, moines et autres
ecclésiastiques ». La nuit, ils posaient des placards aux portes des églises
contre les catholiques et parcouraient les rues, proférant des menaces et
chantant des chansons.
Ces vexations à l'adresse
des catholiques entretenaient la haine et la division. Là comme ailleurs, les
huguenots étaient la minorité, minorité entreprenante et hardie, mais sentant sa
faiblesse si jamais les catholiques poussés à bout s'avisaient de riposter coup
pour coup, vexation pour vexation : il fallait recruter des adeptes de gré ou
de force.
Un jour, les consuls se
rendent à la maison commune, et, comme s'ils voulaient délibérer des affaires
de la ville, ils y invitent le syndic et les autres catholiques. Ceux-ci
arrivent sans méfiance. Dès qu'ils sont entrés, un de la religion ferme la
porte et annonce qu'on va dire les prières. Le diacre Barren commence : refus
des catholiques qui veulent sortir ; on leur ordonne de rester à peine de
l'amende.
Devant cette pression, ils
se révoltent, se mettent aux fenêtres de la maison commune, et, à haute voix,
chantent les litanies. Au dehors, les marchands et les passants rient, disant
qu'ils avaient perdu l'entendement ; au dedans, les huguenots leur commandent
de se taire ; il y a des injures lancées ; on va même en arriver à une lutte à
coups de pieds et de poings, n'ayant d'autres armes.
Pour tromper encore mieux
les catholiques et recruter des adeptes, les huguenots font venir un prédicateur
pour prêcher le Carême. C'est un moine augustin apostat, nommé Sesquières. Il
porte l'habit de son ordre pour cacher son apostasie.
Les catholiques « pour si
rudes, simples et péu entendus qu'ils fussent », comprenaient pourtant que ce
moine ne leur enseignait pas la vraie religion. Il y eut bien quelques
murmures, mais ils eurent la patience de l'écouter jusqu'à la fin du Carême.
Suivant la coutume, le jour
de Pâques, Sesquières alla prêcher dans l'église Saint-Jean de Tartage. Au lieu
d'enseigner la doctrine catholique sur le Purgatoire, il dit que c'était une
invention des prêtres « pour mieux faire bouillir leur marmite», Les auditeurs
se mutinent et crient, font du tumulte et menacent de le dénoncer au cardinal
Strozzi, évêque d’Albi. Sesquières promet alors de s'amender.
Le lendemain, nouveau
sermon dans la même église: les catholiques arrivent nombreux pour être témoins
de la rétractation du moine ; les huguenots aussi, pour lui donner du courage.
Leur arrivée provoqua du trouble et du tumulte : tue ! tue !
criaient-ils, et déjà quelques-uns s'apprêtaient à entrer dans l'église à cheval,
l'épée nue et le pistolet au poing. Les catholiques fermèrent les portes, et,
saisissant leurs armes, se mirent en défense ; les religionnaires se retirèrent
et, en partant, blessèrent quelques laboureurs et vignerons.
Toujours provoqués,
toujours patients, les catholiques en appelèrent à la justice. Ils
s'adressèrent aux Consuls et aux magistrats : « Allez, idolâtres, cafards, leur
fut-il répondu, qu'avancez-vous de vous plaindre si tôt. On ne fait que
commencer le jeu : le temps vient et est bien près que l'ancienne Babel sera
détruite ».
Ce fut là toute la justice
qu'ils purent obtenir : le mécontentement entra dans leur cœur.
Les Réformés, sûrs de leur
impunité, se montrèrent plus insolents : ils voulurent interdire le son de l'angélus
et la célébration de la messe.
Un jour, même, ils se
rendirent à l'église Saint-Michel « ils y trouvèrent résistance et à qui parler
; les catholiques, voyant qu'ils ne pouvaient compter que sur eux pour la
défense de leurs droits, furent prêts à les recevoir, les armes à la main ».
Jusqu'ici, il n'y avait eu
que des escarmouches, quelques horions, quelques blessures. Les huguenots se
crurent bientôt assez forts pour s'emparer de la ville. Le jour choisi fut le
jour de la Pentecôte (17 mai 1562).
Ce jour-là, ils se rendirent
maitres de l'église Saint-Pierre et Saint-André, et abandonnèrent la grange où,
depuis le mois de janvier, ils tenaient leurs assemblées.
Ce même jour, plusieurs se
firent recevoir de la nouvelle religion, « non pas comme j'ai ouï dire depuis à
quelques-uns qui se sont réduits, pour avoir une opinion que la nouvelle
religion fut meilleure que l'ancienne, mais voyant la grande autorité et
puissance que les huguenots avaient ».
Pour
donner plus de
solennité à cette cérémonie, les
Réformés résolurent de tenir une assemblée,
en
plein air, tapissèrent depuis la porte du Rateau jusqu'à
celle du Boulevard, et
y dressèrent une chaire.
Le ministre faisait prêter
serment à tous de ne plus aller à la messe. Une femme refuse, disant qu'elle aimait
mieux mourir. Colère du ministre, « la Voix monta au moins quatre tons. Il
crie, gesticule, menace tant et si bien que dans un élancement de son corps, il
renversa la chaire, et blessa plusieurs personnes dans sa chute. Lui-même «
tomba aussi lourdement que la dite chaire pour le moins, se fit un peu plus de
mal parce qu'il frappa assez rudement la terre de ses deux mains et de son
pauvre visage ».
« Sur cette chute, chacun
faisait jugement tel qu'il lui semblait. » Les uns y voyaient un miracle, les
autres un présage de malheur, les blessés se lamentaient en disant que s'ils
avaient été à l'église, la petite colombe qu'on faisait passer sur le peuple ce
jour-là ne leur eût fait aucun mal, « pas au moins comme ce gros et pesant
ministre. ».
« Ceux qui étaient
huguenots à bon escient » ne voyaient là ni miracle, ni mauvais présage ; si la
chaire était tombée, c'était qu'elle manquait de solidité. Il n'y avait qu'un
remède : s'emparer des églises catholiques qui sont solides et possèdent des
chaires posées sur de bonnes bases.
L'exécution suivit la
résolution. Les huguenots étaient déjà maîtres de l'église Saint-Pierre ; ils
vont s'emparer de l'église Saint-Michel avec l'abbaye qui la joint.
A trois heures, pendant les
vêpres, Jacques Sabuc, Pierre Pasquet et autres huguenots, au nombre de dix,
portant des pistolets sous leurs manteaux, arrivent à l'église et y pénètrent
sans être empêchés par les gardes. Ils ne se découvrent pas, ne font aucune
révérence, rient et se moquent de l'office et des prêtres. Personne ne bouge et
n'ose contredire.
Ils sortent ensuite et, à
cinq ou six pas de la porte, Sabuc se retourne vers les gardiens et leur lâche
un coup de pistolet. Deux ou trois
autres de ses compagnons l'imitent, et tous, mettant leur épée à la main, se
précipitent sur les gardes placés à la porte. Ceux-ci ripostent et deux
huguenots sont étendus morts sur la place.
Le tocsin sonne ; les
catholiques sortent des églises, la lutte s'engage.
Les huguenots qui étaient
au courant de ce qui devait arriver, furent les premiers prêts. Ils
s'emparèrent des rues et des places. A leur tête était le consul Cabrol,
portant le chaperon, commandant aux catholiques de se soumettre, de déposer les
armes, et de ne pas désobéir au représentant du Roi.
Il fut la première victime.
Guillaume Miron lui lança un trait à la tempe, et l'étendit raide. Il bandait
de nouveau son arbalète quand le domestique du consul lui tira un coup
d'arquebuse et le tua.
Le tumulte augmente, la
sédition est déchaînée ; on fait des barricades, on perce les maisons pour
passer de l'une dans l'autre sans sortir dans les rues. Ceux de la religion
occupent tout Gaillac et les faubourgs, excepté Saint-Michel avec son abbaye et
le château de l'Olm qui restent aux mains des catholiques.
Les catholiques envoient un
message au cardinal Strozzi ; les huguenots à M. d'Arpajon. Ce furent les catholiques
qui reçurent les premiers des renforts sous la conduite du capitaine Michel.
Trompés
dans leur attente,
les huguenots se préparèrent à une
résistance désespérée. Mieux armés
que leurs
adversaires, ayant surtout plus d'artillerie, ils espéraient
pouvoir lutter
jusqu'à l'arrivée des secours demandés.
Le capitaine Michel brusqua
l'attaque.. : en tête il mit les habitants de Gaillac, gens de trait
surtout, quelques-uns seulement ayant des arquebuses. Il fut suivi de la
populace en grand désordre. Les uns jetaient des pierres avec des frondes ou
avec leurs mains ; les autres étaient armés de bâtons à gros bout, fichés de
gros clous, montrant leurs pointes droites, « telles manières d'armes, dit le
chroniqueur, faisaient frayeur aux plus vaillants et courageux ». Les
vexations sans nombre dont depuis six mois ils avaient été saturés, les avaient
tellement exaspérés que, pareils à la justice, froids, impassibles « sans
aucune colère », ils achevaient les blessés ou tuaient ceux qui tombaient entre
leurs mains.
De part et d'autre la
prière précéda ; puis le tocsin, les trompettes, les tambours donnèrent le
signal. Les huguenots se défendirent vaillamment, déchargèrent leur artillerie
et grand nombre de coups d'arquebuses : « et là par toute la ville s'éleva si
grand bruit et tumulte qu'il effrayait et étonnait les plus hardis et assurés,
et de pas en pas quelqu'un tombait mort ou bien blessé ; on n'entendait dans
les maisons que cris, pleurs et complaintes de femmes et de leurs jeunes enfants. »
Le capitaine Michel
avançait toujours, malgré ses pertes, et parvint bientôt jusqu'à la place.
Alors les plus craintifs parmi les huguenots lâchèrent pied et prirent la fuite
; puis, voyant les barricades prises, des plus hardis les imitèrent. Seul
Cazeaux tint bon encore, et, un épieu à la main, en pourpoint, encourageait à
une lutte désespérée quelques robustes mariniers venus de Montauban pour aider
leurs coreligionnaires à commencer le bruit et la sédition ; mais bientôt « la
peur s'écoula aussi bien dans son ventre que aux autres » ; il courut
prestement à sa maison, sauta sur un cheval et s'enfuit à toute vitesse.
Bien peu de ceux qui
s'enfuirent eurent la vie sauve. A leur sortie de la ville, ils étaient
assaillis par les paysans des environs qui gardaient les issues et
impitoyablement massacrés. Tel fut en particulier le sort du ministre.
Ceux de la religion qui
n'osèrent sortir se cachèrent dans leurs maisons ou celles de leurs amis.
La justice populaire les
poursuivit. Découverts, ils étaient « tués et massacrés sur le lieu même » ;
d'autres, jetés par les fenêtres, demeuraient nus sur le pavé, et étaient
ensuite traînés dans le Tarn; d'autres enfin furent amenés vivants à l'abbaye
de Saint-Michel « et là, par une fenêtre, la tète la première, tout dépouillés,
en chemise, les mains liées derrière le dos étaient sans aucune pitié ou merci,
sans aucune forme de justice, jetés et précipités en bas, finissant par telle
mort leur misérable vie. ».
Les huguenots qui avaient
été si pleins d'arrogance et avaient poussé à bout les catholiques n'avaient
pas prévu de telles représailles. Le capitaine Michel donnait l'exemple. Devant
la boutique d'un apothicaire, nommé Laborie, un de ses soldats fut tué: il fit
aussitôt assaillir la maison. Laborie, effrayé, se présente, offrant au
capitaine une bourse pleine d'or. Il reconnut dans cet homme le meurtrier de
son soldat, et le tua de plusieurs coups de dague.
Après le massacre, le
pillage avec toutes ses horreurs.
Des huguenots laissèrent
leurs boutiques ouvertes et, cachés dans l'arrière, reçurent à coups
d'arquebuses les catholiques qui s'y aventuraient ; d'autres versèrent sur les
assaillants de l’eau et de l'huile bouillante, ou bien mirent le feu à de la
poudre jetée dans le magasin; il y eut des pillards qui moururent de leurs
blessures ; « mais ceux qui n'en mouraient pas changeaient de peau pour le
moins ».
La justice populaire ne
doit avoir qu'une heure. On fit bientôt crier par la ville de cesser le
carnage, et de faire prisonniers ceux qui seraient trouvés et reconnus être de
la religion nouvelle. On procéda contre eux par voie ordinaire de justice : les
uns furent condamnés à mort, les autres aux galères.
Horribles représailles,
mais la responsabilité doit retomber sur ceux qui les provoquèrent et qui en
furent les premières victimes.
Mathieu Blouyn ne nous dit
pas le nombre de ceux qui périrent. Bèze dit qu'il y eut deux cent soixante-
deux tués, outre les blessés, et plusieurs qui périrent sans être reconnus.
L'historien protestant dit
encore que le cardinal de Strozzi avait conjuré la perte des religionnaires de
Gaillac et choisi lui-même le jour de la Pentecôte pour exécuter son projet.
Dom Vaissète suit Bèze et veut que le cardinal ait envoyé une compagnie
d'Italiens — trois cents arquebusiers au rapport de Bèze - pour attaquer les
protestants.
Bèze, enfin, veut que les
catholiques aient attaqué les protestants assemblés sur les trois heures de l'après-
midi.
L'historien de Languedoc
n'a pas eu en mains, très probablement, le recit de Blouyn. Le cardinal envoya
des soldats, mais lorsque les catholiques les lui demandèrent. Les catholiques
ne furent pas provocateurs: ils furent au contraire attaqués chez eux ; Jacques
Sabuc et Pierre Pasquet tirèrent les premiers sur les gardes de Saint-Michel.
Je ne répondrai pas à de
Thon: il dit que le cardinal Strozzi excita les catholiques par sa présence.
L'évêque d'Albi n'était pas à Gaillac le jour de l'émeute : il y vint quelque
temps après, quand la paix fut faite, et que Damville, gouverneur de Languedoc,
visita Gaillac. L'évêque porta plainte au lieutenant du Roi contre Jacques
Sabuc et Pierre Pasquet qui avaient échappé au massacre, et qui étaient rentrés
dans Gaillac à la suite du maréchal de Damville.
Ils appartenaient aux
principales familles de Gaillac et avaient espéré sans doute devoir à leur
naissance et à leur parenté l'impunité de leurs crimes. Le maréchal les fit
arrêter, juger et pendre sur la place publique.
De 1562 à 1568, la ville de
Gaillac resta au pouvoir des catholiques.
Antoine Pusquet, frère de
ce Pierre qui avait été pendu à la requête du cardinal Strozzi, était poussé
chaque jour par ses parents ou alliés à venger ceux qui avaient été tués, soit
le jour du massacre, soit ensuite par la voie de la justice.
Il reçut un jour avis de se
rendre à Rivières, château situé à une lieue de Gaillac, et il se trouva en
présence du baron de Paulin et autres gentilshommes huguenots : il promit de
leur livrer la ville.
Le 8 septembre 1568, il
s'empara, à la tête de cent hommes, de la porte de la Gastouille. Surpris, les
catholiques ne firent presque aucune résistance. Un seul se défendit
vaillamment, Pierre Lebourcier, et fut tué. Dans l'espoir d'un secours, ils se
réfugièrent, comme en 1562, dans le château de l'Olm et se préparèrent à la
résistance.
Ils repoussèrent toutes les
attaques jusques au 10 septembre. Les huguenots, pendant ces deux jours,
reçurent des renforts : le vicomte et le baron de Paulin, force gentilshommes
avec des soldats. « Il faut, disait le vicomte, que toute la ville soit aux
papauts ou aux huguenots ». En effet, vers les trois heures du matin, avec
grand bruit de fifres, de tambourins et d'arquebusades, ils pénétrèrent dans le
château de l'Olm et y mirent le feu. Catholiques et protestants durent fuir
devant l'incendie. Tout fut consumé : blé, vins, meubles, chevaux, bœufs,
vaches, dont on entendait du dehors la voix confuse et effroyable, et
émouvaient de pitié et de compassion même les plus cruels.
« Mais surtout ce qui était
le plus à regretter, c'était plusieurs malades vieux, hommes et femmes, qui, ne
pouvant bouger de leurs maisons, n'ayant personne pour les secourir, furent
cruellement brûlés ou assommés par la chute des édifices ».
Les huguenots étaient
maîtres de la ville ; ils firent une grande fosse où ils jetèrent pêle-mêle
tous les prêtres et catholiques tués.
Tous ceux qui ne purent
fuir, furent fait prisonniers: les huguenots furent relâchés sans rançon. Les
catholiques, - les malins comme on les appelait - n'en eurent pas si bon marché
». Les uns furent pendus, les autres arquebusés ou dagués.
La chasse à l'homme
commença ensuite : tous les catholiques qui furent pris « furent mis à mort de
sang-froid par les preneurs, si bon leur semblait, sans autorité, forme ni
moindre justice ; ce que je voyais souvent, où on n'avait point fait de mal. Je
voyais comme cinq ou six qu'ils étaient, menaient et conduisaient les mains
liées derrière le dos, les pauvres catholiques qui étaient tombés entre leurs
mains, là-bas à un jardin qu'on disait de l'abbaye, où étant on les dépouillait
tout en chemise, même s'ils portaient souliers et bas de chausse ; après, les
faisait mettre et tenir debout sur une muraille qui regardait et donnait sur la
rivière du Tarn, et là étant, un des susdits huguenots lui tirait par derrière
un coup de pistolet, de pétrinas ou d'arquebuse ; mais je n'en vis jamais
tomber en avant sur la face dans le précipice de la dite rivière : tous
tombaient incontinent en arrière, la face vers le ciel, demeurant étendus comme
le prenant à témoin de l'injure qu'on leur faisait ».
Après avoir purgé la ville
de catholiques, ils pillèrent et profanèrent les églises ; nappes, devants
d'autels, chappes, croix, calices, ornements et reliquaires formèrent un riche
butin. Puis la ville fut démolie : ils renversèrent les maisons des prêtres et
des catholiques, transformèrent les cloches en pièces d'artillerie, rasèrent
les églises, les hôpitaux, les plus beaux monuments.
Les prêches recommencèrent
; et c'est de force « et à grands coups de bâton » qu'ils y conduisaient ceux
qui ne voulaient pas y aller de gré.
La Réforme devait aussi
épurer les mœurs. On sait les diatribes que ses chefs ont proférées contre la
corruption de Rome.
Maîtres de Gaillac, les
huguenots se mirent à la recherche de toutes les femmes de mauvaise réputation,
« et autant qu'ils en purent prendre ; attraper et trouver, ils les serrèrent
en prison pour quelques heures, d'où les ayant tirées, les conduisirent à la
place principale de la dite ville, et faisant embrasser à chacune d'elles un
des piliers qui soutenaient les couvertes, comme on dirait peu ou moins de deux
heures, vint un qui portait un bonnet rouge sur la tête, ayant dans sa main un
couteau bien aiguisé ; lequel coupa à chacune une oreille, et après quoi les
délia et laissa aller en liberté ; mais cela ne se fit pas sans grands regrets
et cris qu'elles firent »
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